La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

17 janvier 2008

Ô rage, ô désespoir...

Dans nos attributions de professeur de français, il y a la récitation. Vous souvenez-vous des fables de La Fontaine, fièrement ânonnées devant toute la classe, de certains textes que l'on garde toujours plus ou moins à l'esprit?Personnellement, j'ai toujours eu une très mauvaise mémoire, ce qui m'a posé quelques soucis en prépa agreg (échec cuisant, évidemment)... les seules citations dont j'arrivais à me souvenir étaient du type "le monde est une branloire perenne" (Montaigne, qui ne voulait pas dire ce que tu penses,  voyons!). Bref, ça fait désordre. En plus je me vois mal recaser dans la conversation courante "Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé/Le prince d'Aquitaine à la tour abolie...." (faut bien que je frime un peu).

Mais bon, prof de français oblige, je suis bien forcée de me tenir dans ce rôle et c'est vrai que travailler la mémoire c'est bien, que ça leur donne un meilleur vocabulaire et gna et gna et gna. Donc de temps à autre, quand ça me prend, et surtout parce qu'à chaque fois qu'on déballe une poésie on me demande d'un ton angoissé "il faut l'appreeeeeeeendre?", ça réveille mon côté sadico pervers "ouiiiiiii"!

Donc ça n'a pas loupé, quand j'ai sorti Melancholia de Hugo, poème que j'aime beaucoup, et qu'avant même de savoir de quoi ça parlait ils ont hurlé "faut l'apprennnnndre?", même si ce sont les troisième Love de mon coeur, et peut-être à cause de ça d'ailleurs (l'idée que pour une fois un texte que j'aime ne sera peut-être pas massacré), ben j'ai dit oui. Bon, ne hurle pas, ami lecteur, c'est long et difficile, mais je leur ai donné quatre semaines pour le faire, hein.

Vient le jour de la récitation. Pour ne pas être accusée de favoritisme, je tire au sort sur ma liste de noms: à savoir, je passe mon doigt dessus sans regarder et quelqu'un dit stop. Amusant. Ensuite , que le festival commence.

Il y a le citoyen lambda, qui a appris sa poésie la veille ou, au mieux, l'avant-veille, et qui parviendra à me la réciter avec moults "euh"... "ah"..."pouvez m'aider?". Résultat des plus probants, un bègue ferait certainement mieux. On sent vraiment la souffrance de la victime qui pensait connaître son texte ("Mais md'am c'est pas vrai qu'y faut le faire en avance, je retiens mieux la veille!"). Limite on aurait pitié. Moi, non. Hihi. L'avait qu'à m'écouter, l'espèce de pt'it coq à crête, hein. Ce qui est assez marrant c'est l'effet d'essoufflement: il connaît à la perfection les dix premiers vers (forcément, il y a passé deux heures!) mais au bout du onzième tout le monde commence à regarder sa montre, à souffrir et à avoir franchement envie de l'aider, le pauvre bougre.

Il y a celui qui l'a appris le matin dans le bus (voire pendant le cours de maths) et qui tente de négocier "j'étais malade le 15, et aussi chez ma tante Aglaé ce week-end, hier soir y'avait un devoir d'art pla (après entretien avec le collègue concerné, curieusement, le devoir en question n'était pas fait pour cause de poésie à apprendre...)... j'peux avoir un délai? " Devine...

Y'a la parfaite, voix douce, ton marqué sans exagération, pas une faute, un délice. On comprend pourquoi la poésie existe. Elle a été inventée pour des filles comme elle. On partage sa tristesse devant "tous ces enfants dont pas un seul ne rit", on ressent la colère du poète quand le travail "donne une âme à la machine et la retire à l'homme!" Ouah.

Il y a celui qui ne l'a pas appris et qui le renvendique. Zéro. Ca a le mérite d'aller vite. Au suivant.

Il y a la vedette. Look soigné, tecktonik de préférence, ou rap, ou autre chose que je ne saurai décrire. Lui, c'est un artiste, il n'a pas appris son texte, juste jeté un vague coup d'oeil dessus, mais il va le présenter de telle manière que toute le monde, moi comprise, va être écroulé de rire. Soit il sera dramatique, moulinets, gestes de la main à presque refiler une claque au premier rang effondré sous les larmes de rire, emphase, allant jusqu'à faire la révérence au public en délire, au point que tout le monde oubliera qu'il a raconté l'histoire mais certainement pas récité le texte. Soit, il va nous gratifier d'un mélange rap/slam, additionné de la petite chorégraphie qui va avec. Quitte à ne pas avoir bossé, autant l'assumer avec talent et humour, non?

Il y a le timide. Qui sait parfaitement son texte, mais qui n'arrive pas à le sortir. Qui a un 5 ou un 6 alors qu'il mérite minimum un 18. C'est aussi celui qui me supplie, d'une toute petite voix, de bien vouloir l'écouter seul une fois que les autres seront partis. Je sais que c'est mal, mais parfois je cède...

Enfin, last but not least, comme dirait l'autre, il y a Brutus. Brutus, qui a le nez littéralement collé-vissé-soudé à son cahier en entrant en classe, au point qu'il se mange la porte (hihi). Brutus, qui pendant que tous les autres récitent plus ou moins, va souffler bruyamment des réponses fausses, bien qu'il soit intimement persuadé qu'elles sont justes. Brutus, qui, à l'appel de son nom, se lève, replongé dans son cahier, et  tourne autour de sa table tel un sioux autour d'un totem (quoique je n'ai jamais entendu parler de sioux con à ce point?), avec pour point d'ancrage son nez au centre de son cahier. Brutus, qui, sur mes injonctions de plus en plus énervées et celles de la classe qui en a marre de cette comédie demande "on peut prendre le cahier?". Argh. Ben oui, c'est pour ça que les 24 autres qui sont passés n'avaient PAS leur cahier, bougre de... (on respiiiire). Et là, d'un ton larmoyant (ben oui, il est brimé), on assiste à un festival de euh...aaaahhhh....c'est queeeeee..... supplice. Et quand, enfin, devant la classe au bord de vomir d'écoeurement, il achève notre calvaire, il demande, ravi et sûr de lui.... "c'était bien, hein, c'était bien, hein, hein, hein?"

Je ne sais pas si il y aura encore d'autres séances de récitation.

Posté par sifi à 19:41 - Permalien [#]