La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

17 janvier 2011

Paradoxes

J'ai déjà évoqué les réunions parents-professeurs dans un message plus ancien, lorsque je travaillais encore au coeur de la cité.

A Bahutpépère, pourtant, l'exercice est tout différent, et pourtant si semblable. Il m'est difficile d'en faire une note humoristique, tant l'ensemble me laisse perplexe.

Contrairement à mon ancien établissement, il y a foule. A peine les portes ouvertes, des hordes de parents aux mains moites, suivis de leurs rejetons hagards, les yeux agrandis par l'anxiété du verdict, se précipitent furieusement dans l'établissement d'ordinaire si familier. Bien sûr, ils se jettent, en dépit de tout bon sens, en direction des salles où se trouvent les professeurs les plus demandés, ceux qui ne pourront pas faire pipi ni manger une miette durant les quatre prochaines heures, j'ai nommé les malheureux professeurs de français et de mathématiques, qui, en ce jour maudit, se demandent sérieusement pourquoi ils n'ont pas choisi d'enseigner le macramé ou la poterie.

Le défilé est incessant, bigarré, bavard ou au contraire étrangement muet. Dans l'esprit du professeur se mélangent les noms, les visages, les performances scolaires, dans le seul but de pouvoir éclairer tous ces esprits avides d'avoir un bilan personnalisé et juste des performance de l'héritier de la famille. Une sorte de kaléidoscope doté d'un mouvement infini tourne dans la tête de l'enseignant qui attrape très vite un vertige pathético-professionnel. Il sera bien en peine, dans les jours suivants, de se souvenir de ce qu'il a bien pu dire ou entendre, tant cela défile vite.

Pourtant, certaines constantes se dégagent, comme l'arrivée de "sosies", le père et le fils, copies conformes à 25 ans d'écart, la petite maman au visage en forme de coeur escortant son petit fiston au visage en forme de coeur. Il y a les parents organisés, limite monomaniaques, serrant dans leurs mains moites d'angoisse le bulletin (en général excellent) de leur progéniture, annotant fébrilement  chaque remarque, surlignant soigneusement le nom des professeurs vus. Il y a les bavards, qui font les questions et les réponses, qui sermonnent leur enfant avant même que vous n'ayez pu en placer une ou au contraire les muets, qui en plus ont l'intéressante manie de rester assis devant vous en silence jusqu'à ce que vous leur fassiez discrètement comprendre que votre soliloque est terminé.

Il y a ceux qui vous abreuvent de compliments, vous disent que vous avez réconcilié leur enfant avec le français, qu'il a réclamé à cor et à cri Huckleberry Finn pour Noël alors qu'il n'avait plus rien lu depuis le CP, que leur ado vous aime tellement. On les retient, ceux-là, petite bouffée d'oxygène dans la valse incessante des visages, ceux qui vous font comprendre que non, vous ne parlez pas aux chaises et aux murs et que vous avez raison de continuer à croire que vous faites le plus beau métier du monde.

Il y a malheureusement aussi les désespérés, les désemparés, ou au contraire ceux qui s'en foutent. Ceux qui vous demandent les larmes aux yeux, mais que faut-il faire? Ce sentiment-là est étrange, ces gens-là ont une bonne quinzaine d'années de plus que vous et attendent avec espoir que vous, avec vos 7 ans d'expérience dans l'enseignement, vos enfants de quatre ans et neuf mois, leurs expliquiez comment aider leurs adolescents...  Il y a le handicap, le divorce, la souffrance, le placement, l'alcoolisme, l'absence totale d'éducation (Mais je ne comprend pas Madame, je n'ai jamais rien refusé à mon fils, il a tout, et il ne fait rien en classe!).... Il y a aussi ceux qui ne prennent pas la peine de venir pour leur propre enfant.  Il y a cette maman, qui après une longue discussion, m'a dit en me serrant la main "Merci d'avoir été si humaine".

Que dire? Quand je rentre le soir après ce type d'exercice, je me sens à la fois vide de toute énergie et remplie de toutes ces émotions que j'absorbe comme une éponge. C'est à la fois difficile et beau, désespérant et émouvant. Comme si, en un soir, on voyait défiler l'image accélérée du monde dans lequel on vit. Je crois qu'il me faudra encore beaucoup de réunions parents-professeurs pour être blasée de ce type d'exercice.

Posté par sifi à 23:08 - Permalien [#]