La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

01 septembre 2010

Jules et Jim

J'avais prévu de vous parler de la prérentrée, mais honnêtement il n'y a rien de très intéressant à en dire... bisous bisous, ohceketébronzététéoù? commentvalebébé? rhaaaapasenviejaiunemploidutempspourri! Grand-messe, réunion de présentation du dernier logiciel à utiliser, manger, reréunion, et rereréunion, photocopies etc etc... pas de quoi couper une patte à une mouche, en gros.

Cependant, il y a un truc qui me fait délirer tous les ans, c'est la découverte de la liste des élèves. On commente, on échange, on s'exclame..."Ouiiii j'ai de nouveau Paul, c'est un amouuuur"..."Rho noooon, pitié, pas Martine, plus pipelette tu meurs!"... "Quoi, c'est toi qui as Robert, MUHAHAHAHA tu vas comprendre ta douleur!". C'est plutôt sympa et convivial. Les anciens commentent les listes de classe des nouveaux, les mettent en garde, leurs mettent des petites croix en face de certains noms, des petits coeurs en face d'autres... Au final, chacun finira par se faire sa propre opinion, et un élève pénible avec un professeur donné sur une année donnée ne le sera pas forcément avec quelqu'un d'autre et une année de plus. Mais somme toute je pense que c'est une façon de se rassurer (ou pas!) sur ce qui nous attend, de dévoiler un peu du mystère de cette liste de noms sur lesquels nous ne mettons pas encore de visages et avec lesquels nous allons pourtant passer une année de notre vie.  Une façon de lever le voile sur ceux qui nous marqueront, ceux que nous oublierons, ceux que nous préférerions oublier...

Une partie du jeu qui m'amuse prodigieusement est de découvrir les prénoms. Dans mon ancien collège, c'étaient surtout les prénoms issus d'autres cultures qui me plaisaient: les classes étaient pleines de Kawthar, Loutfi, Zeynep, Tayfun, Shehrazade, Franco... un vrai tour du monde des prénoms. Il était parfois très difficile de déterminer à l'avance s'il s'agissait d'un garçon ou d'une fille.

Certains prénoms étaient, et sont toujours, maudits. Désolée s'il y a des parents de Kevin, Dylan, Océane, Axel qui me lisent mais je n'ai jamais connu un seul porteur de ces prénoms qui ne m'en fasse pas voir des vertes et des pas mûres. Impossible de donner l'un de ces prénoms à mes enfants, qui portent tous les deux des prénoms que je n'ai jamais eus en classe, ce qui complique considérablement la recherche, vous en conviendrez.

Dans mon nouvel établissement, au départ, j'ai eu beaucoup de mal à m'amuser des prénoms monoculturels: j'avais un peu l'impression que tous mes élèves s'appelaient Paul, Thibaut, Léa ou Marie. En général quand je ne me rappelle plus du prénom d'un élève, il y a de bonnes chances pour qu'il réponde à l'un de ces prénoms.

Pourtant, l'expérience aidant, j'arrive quand même à m'en amuser. Ainsi, nous avons la chance dans notre collège d'avoir la descendance d'un éminent élu local appartenant au parti de Jean-Marie (celui qui rit quand il mange du kiri). Six enfants, tous dotés de prénoms composés du plus bel effet (en hommage à leur "saint" patron?). Je me plais à imaginer leur charmante maman élue du même parti appeler ses six enfants: Marie Elisabeth Jean Baptiste Louise Marie Pierre Emmanuel Paul Joseph Marie Françoise à table!!  Oups, le gigot est froid, le temps d'appeler tout le monde...

Il y a les prénoms rares du type Aubéra, les prénoms anciens du type Gilbert, les connotés (Brandon), les bretons, les turcs, les chinois, les bizarres, les rigolos et j'en passe...

Aujourd'hui encore, j'ai cru que j'allais m'étrangler en lisant ma liste de classe. Muckensturm Zacharie-Théophraste*. Omondieu. Je ne sais pas encore quelle tête a ce gamin, mais je me réjouis de le rencontrer. Etaient-ce ses parents qui ne sont pas arrivés à se mettre d'accord, et qui ont additionné les prénoms? Etaient-ce les prénoms des deux grand-pères? Cela me fait penser au roman d'Amélie Nothomb Le Robert des noms propres, dont le personnage s'appelle Plectrude, et qui suite à ce prénom pour le moins difficile développe une personnalité hors du commun. Sera-ce un jeune homme plein de ressources? Ou, au contraire, sera-t-il timide et refermé, écrasé par son encombrant prénom? D'autant que, d'après ce que m'ont dit mes collègues, il faut à chaque fois l'appeler par son prénom entier, il ne supporte pas les diminutifs...

Je me demande tout de même, moi qui viens juste d'être maman, comment on peut tenir entre ses bras un petit être fragile et mignon et l'appeler "Zacharie-Théophraste". Quelle histoire personnelle peut mener à donner un prénom pareil à son enfant...

En fait, j'ai hâte de mettre des visages sur ces noms.

*Vu la rareté du prénom en question, Zacharie-Théophraste est bien sûr inventé de toutes pièces. Mais je peux vous assurer que le vrai prénom ressemble à cela, j'ai essayé de garder l'esprit du prénom qui figure vraiment sur ma liste...

Posté par sifi à 22:59 - Permalien [#]