La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

14 janvier 2010

Lettre

Monsieur,

Oui, je vous dis monsieur, car je suis persuadée qu'aucune femme ne peut être à l'origine de l'objet de ma lettre. Je vous écris pour dénoncer publiquement une invention qui fait le désespoir de tous les enseignants des pays développés qui ont le malheur d'appartenir à la société de consommation.

Les enfants ont besoin de matériel scolaire. Je vous le concède. Que ce matériel soit un peu joli, un peu sympa, coloré et gai me met en joie: apprendre doit être un plaisir. Aussi ai-je accueilli avec bienveillance les stylos à plumes roses, les gommes parfumées, les trousses à badges, les tipp-ex souris (la question du tipp-ex, ou blanc, ou blanco, sera par ailleurs abordée dans un prochain post). J'ai observé avec une certaine perplexité les taille-crayons boite qui explosent quand ils sont pleins, les feuilles de classeur à bordure de couleur supposées favoriser la concentration, les stylos jaune pâle à paillettes ou rose qui vous arrachent les yeux. Mais pourquoi pas, une mise au point avec les élèves et tout va bien.

Mais ça, désolée, ça ne passe pas. Votre invention à vous, monsieur, oui. J'ai nommé les règles molles. Et leurs adjoints, les crayons de papier mous. Auriez-vous un complexe caché, monsieur? Dans ce cas, je peux vous recommander un très bon psy... mais était-ce vraiment indispensable de punir tous les enseignants de France pour votre petit problème?

Parce que, voyez-vous, monsieur, les règles molles sont certes incassables, mais sont aussi d'incomparables hochets. On peut passer toute une heure de cours à les tortiller dans tous les sens, à les claquer sur la table, à les coincer dans les anneaux du classeur qui dont un PAF du plus bel effet quand on les décoince. Must du must, lorsqu'un voisin vous dérange, ou qu'une voisine vous plait, vous pouvez les frapper avec l'objet susmentionné qui, étant dans une matière très souple, est nécessairement douloureux, générant cris et hurlements. L'objet est si fascinant qu'il est sans cesse prêté, multipliant par quelques milliers les agités de la règle molle. Il est également très rapidement perdu, générant par là des conflits graves mettant fin à des amitiés qui parfois duraient depuis la maternelle.

Que dire du crayon mou? La même chose, si ce n'est qu'il a l'incroyable avantage d'être bien plus long, et d'atteindre de ce fait des têtes de camarades plus éloignés.

C'est pour cela, monsieur, que je me permets de vous écrire: votre profession d'inventeur est certes de celles qui font avancer l'humanité, mais pourquoi ne pas vous recycler pour inventer autre chose? Le goudron mou pour quand il y a du verglas et qu'on tombe, la lame de couteau molle qui coupe tout sans vous couper le doigt, les montres molles (pardon, ça c'est Dali), le CD mou, la casserole molle... qu'en sais-je?

Sur ce, monsieur, je vais de ce pas confisquer quelques objets (mous) en espérant que ma lettre saura vous convaincre qu'une évolution dans votre carrière serait souhaitable.

Bien à vous,

une prof parmi tant d'autres... 

Posté par sifi à 10:15 - Permalien [#]