La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

04 juin 2009

Souvenirs souvenirs (2) ...

J'appuie sur la poignée et me jette dans l'arène.

Trente-cinq regards me suivent. Je suis le professeur. Je n'ai pas dix ans d'écart avec eux et ils le remarquent. Je me redresse, mes pas claquent, mes mains tremblent mais je les cache. Je me répète comme un mantra: je suis le professeur... je suis leur nouveau professeur de français.

J'ai l'impression d'être toute nue sur une scène devant des milliers d'inconnus et de jouer le rôle de ma vie. Il va falloir que je tienne encore quarante cinq minutes dans cette posture. Non, il va falloir tenir une année entière.

Je patrouille dans la classe, comme on me l'a inculqué, asseoir son autorité tout de suite, montrer sa vigilance. Je me sens si démunie, personne ne m'a appris à enseigner! Je sais disserter, discuter de sujets pointus, parler de l'héroïsme et de la marginalité dans la littérature européenne du XIXème siècle. Mais je ne sais pas enseigner. Je me rends compte, pendant ces quelques minutes, que tout ce qu'on m'a appris à la fac est, comme dirait Montaigne, "moutarde après dîner". Le petit plaisir qui ne sert finalement pas à grand-chose. Le sucre sur la fraise tagada. Le carreau de chocolat après un bon repas. J'ai nourri mon esprit pendant cinq ans avec une délectation sans bornes, mais je ne sais pas enseigner.

Je ne sais pas non plus éviter le poteau qui se trouve en plein milieu de la salle, et il me frappe en pleine figure. Heureusement, les élèves de seconde qui sont devant moi sont si stressés par leur jour de rentrée qu'ils font semblant de ne rien voir.

Pourtant, le temps passe, et vient le moment de leur présenter le programme. A ce moment précis, je me sens mieux. J'ai envie de me lancer. J'improvise. La magie se produit. A cette seconde où je commence à parler de littérature, à les interroger sur ce qu'ils en savent, je sens comme une brume magique m'entourer. J'ai soudain la conscience aiguë, précise, d'être à la place qui m'est réservée depuis toujours. Le plaisir monte en moi comme une sève, rendant mon esprit clairvoyant. Mes mains ne tremblent plus, je ne joue plus la comédie, je suis là, mes joues rosissent, mes yeux pétillent.  Enfin. Enfin je suis là, j'enseigne, je fais ce que j'ai toujours voulu faire. Je parle de ma passion pour la littérature, de tout ce qu'elle a apporté à ma vie, et j'en parle à des jeunes gens qui enfin s'animent, deviennent des individualités, et non cette masse hostile d'élèves. Je sens, à cet instant précis, que je suis faite pour cela, que tous mes rèves de petite fille viennent de se concrétiser. Je sais que ma place est bien là. Je sais que le chemin sera long, que j'ai tellement à apprendre, mais cela ne me fait plus peur, parce que je suis très exactement là où je dois être.

Oh, que ce n'est pas gagné,  je ne sais toujours pas enseigner, j'ai tant de choses à apprendre, tant d'expériences à vivre.  Mais ce moment-là,  ce petit moment de grâce, m'a fait comprendre que quoi qu'il puisse arriver, malgré toutes les frustrations de ma future vie en zep, j'étais à ma place.

Je suis devenue prof. 

Posté par sifi à 23:26 - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

émouvant

Cela fait un petit moment que je suis votre blog mais c'est la première fois que j'ose un commentaire. Parce que votre post sur votre première heure de cours me touche particulièrement en ces temps de révision pour l'oral du CAPES et qu'il fait écho à tant de doutes et d'interrogations, à l'espoir de se retrouver dans une classe en septembre et la peur de finalement ne pas être faite pour ça...
Merci pour ce post si émouvant et quelque part aussi réconfortant.
Floconnette

Posté par Floconnette, 05 juin 2009 à 00:47

On a l'impression d'y être...

Posté par Joe Butagaz, 05 juin 2009 à 10:05

Très beau ces moments intenses... avoir le sentiment qu'on est à sa place est quelque chose de très réconfortant pour soi et très motivant pour l'avenir.
Parfois on attend longtemps avant d'y parvenir, avec des moments de découragement, tu as eu de la chance de découvrir cela en commençant ta carrière.

Posté par domi, 05 juin 2009 à 12:55

Ah la première fois!!! Comme toutes les 1ères fois on n'oublie pas!!! La 1ère année est vraiment très éprouvante!!!Mais quand on arrive à la depasser et à s'accrocher, tout va bien. enfin presque.

Posté par valerie, 05 juin 2009 à 17:06

non, pour moi la première année a été la découverte... que du bonheur !!... après ça s'est un peu corsé avec l'implication.
Tout est à réinventer au fur et à mesure, certains paliers sont durs à franchir... mais je ne regrette rien !!

Posté par Jane, 07 juin 2009 à 22:49

Je me revois un peu, quand, en début d'année, j'ai fait mes premiers pas derrière le bureau !

J'étais moins tendue, plus à l'aise, je n'ai pas eu peur d'eux, je me suis jetée la tête la première sans réfléchir...

Dix minutes après, je réalisais ce qui se passait...

Quel bon moment !

Posté par Vacataiiiireuh !, 08 juin 2009 à 19:21

Merci pour ce très beau témoignage.

Posté par titane, 10 juin 2009 à 11:55

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