La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

14 janvier 2009

Merci madame!

Je déteste le mois de janvier. J'aime bien les charmes du printemps, le repos de l'été, les odeurs humides de l'automne, le froid mordant de l'hiver. Mais j'ai une sainte horreur du mois de janvier. Pourquoi? Parce qu'il fait nuit, moche, gris, froid, qu'il ne se passe rien, qu'il n'y a rien dans les boutiques pour cause de soldes et qu'en plus c'est le mois d'anniversaire de ma belle-mère. C'est un mois qui dure horriblement longtemps. Je suis inévitablement malade en janvier. D'ailleurs ma gorge commence à se réveiller, c'est un signe de janvier.

Mais me direz-vous, (les non-profs, parce que les profs savent, eux), les élèves reviennent de vacances, ils n'ont pas envie de trainer dehors à cause du froid, ils sont donc bien contents de venir s'instruire (roupiller) bien au chaud dans leur salle de classe... Hé bien, cher et naïf lecteur, non seulement les libations des fêtes les ont tout comme nous épuisés, mais nos charmants bambins ont profité des vacances pour se coucher tous les soirs aux environs de 2 heures du matin, et encore, quand ils se sont couchés. Ce qui fait que non seulement nous sommes en janvier et je n'aime pas janvier, mais en plus ils sont encore plus pénibles, encore plus crevés, et les cas ne sèchent pas les cours puisqu'apparemment Monsieur Météo en a marre qu'on lui  parle du réchauffement climatique.

Pourtant, dans ce marasme qu'est la pire période de l'année, il y a un rayon de soleil, un tout petit rayon ténu qui transperce pourtant le froid de l'hiver (oui je sais aussi être lyrique). Depuis le début de l'année, l'une de mes élèves détonne de tous les autres. Pourtant elle n'est pas spécialement douée, plutôt bavarde, la jeune fille sympatoche lambda. Mais ce petit, mini détail fait qu'elle est différente de tous les autres.

D'habitude, à la sonnerie, on constate que nos élèves ont un ressort planté dans le fondement de leur anatomie. Ca sonne, vous pouvez être plein milieu d'une phrase fascinante ("Le passé simple se construit à partir de trois voyelles, a, i et u"), ils peuvent être captivés, pendus à vos lèvres comme ils l'ont été pendant tout votre cours, hé bien, ça sonne, ils bondissent comme des diables hors de leurs boites (on entendrait presque le boooooiiiingggg) et se ruent vers la sortie en oubliant bien sûr pour les trois quarts de monter leur chaise (de noter leurs devoirs aussi, mais c'est une autre histoire).

Sonia (nom de scène, évidemment) n'est pas différente des autres. Elle arrête de bavarder, saute sur ses pieds, attrape son sac, monte sa chaise (quand elle y pense) et se rue vers la sortie.

Mais...

...en sortant, elle dit toujours, immanquablement... "au revoir madame, et merci!!"

Ca me laisse sans voix, baba, sur le *ul, perplexe aussi. Peut-être qu'elle le dit automatiquement, comme ça, peut-être que c'est une question d'éducation, que sais-je, il faudrait que je lui pose la question. Plusieurs élèves me souhaitent une bonne journée en partant, mais aucun ne me dit merci. A part Sonia.

Je suis payée pour faire ce métier, bien sûr, c'est mon travail et il n'y a pas à remercier pour faire son travail. Mais ce merci, même s'il n'a pas forcément de sens, a trouvé tout droit le chemin de mon coeur. Comme si ma passion pour mon métier, qui va bien au-delà d'un simple emploi salarié, était ressentie, découverte par une personne. Comme si tous ces matins moches et froids de janvier où je me lève étaient reconnus. Comme si le fait que mon chef n'ait jamais prononcé ces cinq lettres, même si je fais énormément de bénévolat cette année, même si j'accepte 7 heures de remplacement ce mois-ci sur des classes qui ne sont pas les miennes, était compensé par cette petite gamine.

Je ressens ça comme un "merci d'être là, de tenter coûte que coûte, heure par heure, de me donner des outils pour avancer dans la vie. Merci d'essayer de discuter avec nous, de nous faire réfléchir au sens de nos actes. Merci de vous intéresser à chacun d'entre nous, à notre histoire, même si cela ne fonctionne pas toujours."

Ca me renvoie immanquablement aux autres merci de ma courte carrière, celui de cette demoiselle que j'avais aidée lorsque j'étais stagiaire, et celui de cette jeune fille dyslexique qui avait pris la peine d'écrire pour dire qu'elle était heureuse. Trois merci en cinq ans de carrière, plus quelques autres implicites, voilà ce qui me tient chaud au mois de janvier.

Est-ce triste, ce constat, ou plein d'espoir? Je n'en sais trop rien. Mais cette petite demoiselle m'apporte tous les jours, par son merci, l'envie de m'accrocher et de continuer, mois de janvier ou pas.

Posté par sifi à 11:39 - Permalien [#]