La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

07 juin 2008

Pions en folie

Ce n'est pas sans une pensée émue dédiée à la première de toutes les pionnes de folie, Eluise que j'aborde ce sujet. Le nom "pion de folie" relève d'ailleurs de son copyright...

Le pion, comme son nom l'indique, est l'outil indispensable à la partie d'échec qu'est le collège ZEP. Comme dans toute partie d'échecs, le roi et la reine (le principal et son adjoint, la "reine" dans mon cas étant un barbu enrobé) restent sagement cachés, ne sortant qu'en cas d'extrême nécessité. Les figures, ou profs, vont sagement au combat mais se retirent au moindre signe de danger, laissant le pire du pire, la plèbe des exclus, cas et autres indésirables, aux pions. C'est pourquoi, avant de soulever des critiques, je précise humblement mon admiration sans bornes pour le courage de ceux qui recueillent les gamins dont plus personne ne veut.

Mais quand même.

Le pion est une espèce à part. Notre bahut en possède 6, ma foi bien différents.

Il y a la pionne de folie, que je hais: elle est  belle, intelligente, roulée comme un camion, les gamins la respectent (et la sifflent aussi...). Il y a le club des pipelettes, jeunes donzelles qui sont si bien intégrées parmis les élèves qu'il est difficile de savoir si la personne est une élève un peu mûre ou une pionne un peu jeunette. Il y a Nounours, gentil pionpion qu'on se demande ce qu'il fait là s'il tremble à chaque fois qu'un élève l'approche. Enfin, il y a Thomas, le bogoss de service qui rend humides les yeux de ces demoiselles à chaque fois qu'elles l'approchent.

Le pion possède ses propres moeurs qui, à nous autres profs, paraissent parfois incongrues. Par exemple, ils ne se mêlent jamais à nous : ils ne participent pas aux repas, ni ne viennent boire leur café à la table commune. Tout juste les voit-on à la fête de noël, et encore, ils restent entre eux. Seule, Pionne de Folie se mêle quelquefois à nous et a plein de copains (curieusement tous mâles) profs.  Non, le pion fête, boit son café, papote uniquement avec ses congénères.

Le pion se fait tutoyer par les élèves, ce qui à mon sens est une grave erreur. Ainsi, lorsque Pionne de Folie a un jour débarqué dans ma salle pour une raison quelconque et qu'un élève lui a sorti "'tain comme t'es trop bonne!" elle n'a su que dire. Lorsque j'ai informé cet énergumène qu'il doit le respect aux adultes il répond "mais t'es pas une adulte, t'es une pionne!". Bah vi, on tutoie ses potes, on tutoie les pions, c'est du pareil au même.

Le pion gère la perm de manières diverses. Un grand silence pour Pionne de folie, et pour tous les autres, la récréation permanente. Ton heure de colle? Ah bah c'est mieux qu'à la maison! Les Pipelettes sont assises sur les tables au milieu d'une nuée de nanas qui bavassent, Nounours est réfugié touuuuuuuuut au fond de la salle, les mains moites, l'oeil humide de la biche aux abois qu'on aurait (presque) pitié, Bogoss est entouré de tourterelles gloussantes, leur jeune plumage gonflé par le Désir, les jeunes mâles étant relégués au fond avec l'air boudeur de la star has-been.

L'autre tâche du pion est de collecter les billets d'absence. Là encore, on a Nounours qui frappe tellement doucement à la porte qu'on ne l'entend pas. Dans mon cas la porte est toujours ouverte (j'ai du mal avec certaines odeurs, ça fait de l'air) donc il reste planté devant elle, se tordant les mains, attendant que quelqu'un le remarque. Les Pipelettes entrent sans frapper, sans dire bonjour ni au revoir ni excusez-moi, déballent leur message sans se soucier que le prof soit en plein milieu d'une phrase. En général elles entament une conversation avec un élève qui veut savoir si Trouillefou (Madame!) est absente ou là ou là en étant absente. Curieusement, rien de tout celà avec Pionne de Folie, à part quelques sifflets admiratifs lorsqu'elle sort de la salle.

Mon problème, bien souvent, est que mes mots d'absence ne sont pas complétés quand le pion arrive. Il se retrouve alors devant une situation bien épineuse. La main entre dans la salle, tâte le crochet, et reste dans le vide... Nounours reste devant la porte, attendant sagement queje veuille bien le remplir, tous les autres attendent, avec un soupir plus ou moins discret, que je veuille bien remplir ma tâche.

Parce que c'est vrai, quoi, ils ont la perm à surveiller...

Posté par sifi à 22:01 - Permalien [#]