La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

20 décembre 2007

Le retour des zombies

Ca y est. Ils sont là. Les zombies attaquent, comme chaque année à la même période. On les voit errer dans les couloirs sombres et mornes du collège, sans but apparent, le teint d'une huître un soir de réveillon, l'oeil frais d'un maquereau sur l'étalage du supermarché local... Il ne fait jour qu'à neuf heures du matin, et encore, les jours où il fait beau, mais dès 7h45 on les voit, collés au métal froid du portail, soudés les uns au autres, la bouche largement ouverte sur un gigantesque baillement, les yeux à l'état de fente. Au même moment, une autre catégorie de morts-vivants se dirige d'un pas lourd, ployant sous le poids d'une sacoche pesante parce que pas vidée depuis les vacances de la toussaint, les yeux mi-clos, vers le lieu béni où les attend le réconfort d'un café chaud.

Dans la salle des Zombies Adultes, on n'entend que le tintement de la cuillère dans la tasse (5 cuillerées de café pour une cuillerée d'eau, tarif minimum pour survivre à la journée) agrémenté par quelques dialogues, toujours les mêmes.

"Pffffff.... j'en peux plus.

-Ouééééé c'est dur.

-Chuis mâlâde...

-*soupiiiiiiiiir*"

L'une des caractéristiques du zombie, faut le dire, c'est de posséder très peu de vocabulaire, celui-ci appartenant inévitablement au champ lexical de la crevidute, de la pasenvietude ou de la maladitude. Pourtant, fort de son pudding-au-café, il parvient, coûte que coûte, longtemps après la sonnerie le rappelant à l'ordre, à se traîner devant ses jeunes zombies. Ceci dit, il a bien l'intention de leur donner plein d'exercices, voire, (un zombie c'est pas cool) un contrôle pour qu'on lui foute la paix et qu'il puisse finir sa nuit dans le calme.

Le jeune zombie, quand à lui, ne parle pas du tout quand le zombie adulte lui adresse la parole. Il faut lever le doigt, et c'est bien connu, le bras d'un zombie risque de tomber à tout moment, donc mieux vaut ne pas trop le bouger. Le jeune zombie a par ailleurs bien du mal à décoller sa tête , de préférence posée sur ses bras, ce qui l'empêche pour des raisons logistiques de soulever les cinq grammes de son stylo, évidemment trop lourd.  L'avantage de ce genre de connection entre zombies c'est que les heures de cours n'ont pas besoin d'être chargées, entre le déplacement (lent) vers la salle, le deshabillage (difficile) des couches d'oignon, les négociations "mais comment comptes-tu noter ton cours avec tes moufles?", la réflexion pour trouver la date (une bonne minute tous les matins, de ma part), la sortie des affaires (lourdes) et la mise au travail (impossible), il s'écoule minimum un quart d'heure.

Il y a pourtant quelques zombies réfractaires, les zombies cruels. Ceux-là sont susceptibles, se tapent dessus, sont insolents...

Discussion entre zombie-prof et zombie-élève:

Prof "Pourquoi ton exercice n'est-il pas fait? *soupir las*

Elève -J'étais absent il y a une semaine quand vous l'avez donné, c'est bon, hein! *air écoeuré*

Prof -Mais en une semaine tu as eu le temps de rattraper, alors donne-moi ton carnet de liaison. *pffffff*

Elève - Non mais c'est bon, j'ai jamais rattrapé un cours de ma vie, hein.

Prof - Le jour où ton patron te demandera de faire un travail, et que tu seras absent sans le rattraper, il te dira quoi, à ton avis? * chtoc, prend ça, morveux*

Elève -Ben il me félicitera.

Prof (après un temps d'inertie, à me demander si je vais le tuer, et puis non, chuis trop fatiguée) -Fiche moi le camp."   * soupiiiiir*

Hé oui, le zombie prof a pendant cette période légèrement tendance à sortir le zombie-élève de sa salle, parce que s'énerver, c'est trop fatiguant. Et le zombie-élève est soulagé, au fond, il va pouvoir se rendormir tranquillement en perm', parmi ses congénères chassés eux aussi des salles sombres et muettes caractéristiques de cette période de l'année.

Ce qui est sympa en cette saison c'est le consensus, qui pour une fois met tout le monde d'accord, entre zombies on se comprend pour s'économiser avant d'aller retrouver la chaleur de notre couette...

Posté par sifi à 19:01 - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 décembre 2007

C'est bon!

Dans mon étude bien entamée du langage collégien, ici et ici je n'ai encore que trop peu évoqué cette expression qui a le don de m'énerver entre toutes, "c'est bon". On pourrait penser que l'on parle de gâteaux au chocolat, ou mieux encore, de mon cours "c'est boooon madame d'écouter parler de littérature, cela nous enrichit l'esprit et nous nourrit l'âme..." (oui, je sais, je crois encore au père noël, mais c'est la période des miracles, non?). On pourrait penser qu'il s'agit de leurs premiers émois amoureux ou de leur bonheur devant une bonne note.

Mais curieusement, cette expression à mon grand dam de plus en plus usitée a plutôt un contexte négatif. En fait, elle sert à se dédouaner de tout. Elle pourrait signifier "oui c'est bon, j'ai compris", mais je crois qu'elle a plutôt comme sens "va te faire f.... conn..... tu faiches". En gros, lorsque nous faisons une remarque déplaisante à l'une de nos ouailles, nous sommes récompensés par un "ouaiiiiis c'est bon" bien senti. En gros, cause toujours tu m'intéresses.  Ainsi, lorsque je dis à un fort bruyant élève "tais-toi, dernier avertissement", j'ai droit à un "c'est boooon (soupir)" avant poursuite des discussions. "Très bien, donne-moi ton carnet alors!" "Non, non m'dam, c'est bon j'vous dis!".  Hé ben si mon coco.

Cette expression me rend hystérique, puisque c'est justement parce que ce n'est PAS  bon que le contrevenant est interpellé. Du coup j'ai attrapé la fâcheuse manie de leur répondre "justement, non , ce n'est pas bon!!" ce qui a le don de les rendre perplexes. Ils viennent de me dire que c'est bon, je suis pardonnée de mon intervention dans leurs affaires, ils ont entendu mes doléances et en tiendront peut-être compte dans une autre vie, et non, je n'accepte pas leur pardon? Mais quel manque de respect élémentaire! La surprise leur coupe la chique et je suis tranquille pour un moment.

Il y a pourtant des gens particulièrement durs à cuire, surtout de jeunes adolescentes qui passent leur cours à débattre dans le pire langage SMS sur de micros bouts de papier du charme de quelques boutonneux environnants "oué jvé doné 1 rankar a tof lé tro bo smek". Elles se passent tranquillement les ciseaux pendant qu'on écrit le cours et le tipp-ex pendant qu'on lit le livre de lecture. Quand cela ne suffit pas elles commentent à l'oral, après tout, c'est fatiguant d'écrire, c'est bon, hein. Lorsque je me permets d'intervenir dans leurs petites affaires, ces demoiselles sont déjà grandement outrées "c'est bon, c'est boooon" (mais qu'est-ce qu'elle me veut celle-là? J'allais justement dire à Kévin qu'il est aussi beau que Mathieu de la Starac!... quoi exercice? noter le cours? c'est boooooon j'prends une feuille...). Mais si j'insiste vraiment, si je demande qu'en plus de prendre une feuille elles notent le cours/fassent l'exercice (quoi, faut copier les phrases???? elle est folle celle-là!), j'ai droit au grand jeu: "c'est bon" excédé, soupir à décoiffer ses voisins, levage des yeux au ciel pour invoquer le dieu des beaux mecs d'intervenir en leur faveur. Parfois même ça secoue la tête en signe de dénégation, vraiment, cette prof elle exagère, y'a des trucs teeeeellement plus importants que bosser, elle y pige queud, j'y tiens moi à être un jour mère-au-foyer-5-gosses-RMI-mec-en-taule, pourquoi elle essaye de me sortir de là?

Alors c'est bon, hein, parfois, moi j'abandonne, ces pauvres petites, je les gêne tellement... en espérant qu'avant que ce ne soit vraiment plus bon pour elles, un quelconque signal d'alarme sonne dans leur cerveau.

Posté par sifi à 22:26 - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

03 décembre 2007

Brutus, sa vie son oeuvre

Brutus a encore frappé...petit panel de ses activités de ces derniers temps...

Cas n°1: Brutus a obtenu 9.5/20 à son dernier devoir. Il n'est pas rare dans ces cas là que les élèves ronchonnent car j'aurai aussi bien pu leur metre 10. Manque de bol, comme je suis un peu perverse, je leur réponds que je ne donne pas dans la charité.  Mais Brutus, lui, a sa méthode... ils'est mis A GENOUX devant moi pour me supplier. Même que je n'invente pas.

Cas n° 2: Aujourd'hui, Brutus avait soif. Donc, pendant toute l'heure de cours, il n'a eu cesse de chercher à boire... il chuchote (avec une voix qui mue façon brame du cerf au printemps), à gauche, à droite, au milieu "hééé, psssst t'as pas à boire? Discrétos, la prof le verra pas, hein!!!" . Le tout avec la discrétion d'un supporter de l'OM. Je fais semblant de ne pas entendre, faut dire que je suis malade donc pas envie de m'énerver. Mais les potes, eux, au bout d'un moment, ça leur prend la tête, d'autant que je suis en train de (réréréréréré)expliquer les mystères de l'accord des participes. Donc, ils râlent. Avec la discrétion d'un supporter du PSG (quoiqu'en ce moment ils sont plutôt discrets, ceux-là).  Brutus se calme, devant mon regard assassin, et le fait que je l'interroge l'air de rien ("avait bu, c'est quel temps?").

Cas n°3: Hurlement strident "mais j'ai rien à boire!". Un attentat? Non, simplement une jeune fille, assise devant Brutus, à qui pendant quelques temps on a enfoncé une capsule de Bic, par le bout pointu, entre les omoplates, dans le but d'obtenir de l'eau. Qu'elle ne possède pas. Devant mon regard courroucé et la légitime colère de la demoiselle en détresse, monsieur répond par un très élégant "mes fesses, qu'elle a de l'eau". Ce à quoi j'ai rétorqué que ses fesses, il avait intérêt à rester fermement assis dessus avant de se prendre mon pied dedans. Et le pire c'est que je le pensais vraiment...

Posté par sifi à 21:56 - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 décembre 2007

MONSIEUR Pennac

Je parle rarement de lecture et d'écrivains, mais l'un de mes préférés, pas très original me direz-vous, tout le monde l'aime, est Daniel Pennac. Parce que derrière son sourire d'éternel gamin malicieux, se cache celui qui a tout compris. Il y a l'amour des mots, l'amour de son métier, l'amour des gamins, l'amour des gens tout court. Il y a eu "comme un roman", le livre qui vous fait rêver à la lecture, qui vous autorise à regarder la fin (ouf!  enfin quelqu'un qui ose avouer pratiquer le même petit plaisir que tant d'autres personnes, à commencer par moi.) Maintenant il a reçu le prix Renaudot, comme mon autre auteur préféré, Georges Perec. Perec et Pennac, deux magiciens des mots, qui savent transformer la lecture en un art jubilatoire.  Ils ont bon goût, au Renaudot. Chagrin d'Ecole, dans la même veine que Comme un roman  a été écrit par le cancre repenti qu'il est, et encore, manifestement,  pas si repenti que ça!!

Je ne saurai dire, derrière chaque mot on sent l'amour du cancre pour ce qu'il a été, l'amour d'écrire, l'amour de ces mouflets paumés, et, chose encore plus magique, il nous a permis à nous d'éprouver de la tendresse pour nos propres cancres... Morceaux choisis, parce que moi qui n'écris pas dans les livres habituellement j'ai ressenti le besoin de souligner plein de passages.

"Connaîssez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu?

Hésitation à l'autre bout du fil.

-Racontez-lui vos projets."

En d'autres termes, pas d'affolement, rien ne se passe comme prévu, c'est la seule chose que nous apprend le futur en devenant du passé.

Ca fait du bien d'entendre ça, non? Et pas seulement sur un plan scolaire, mais avec quelques propos simples, tout est remis à sa place. Nous avons tendance à croire que le destin des élèves qui ne fichent rien en classe est raté d'avance, mais qu'en savons-nous? Combien de grands hommes ont-ils été des cancres et ont-ils fait le désespoir de leurs professeurs?

Sa définition du mauvais élève est elle aussi très jolie: C'est un oignon qui entre en classe: quelques couches de chagrin, de peur, d'inquiétude, de rancoeur, de colère, d'envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné [..]mais un seul regard suffit souvent, une parole bienveillante, un mot d'adulte confiant, clair et stable, pour dissoudre ces chagrins, alléger ces esprits, les installer dans un présent rigoureusement indicatif.

Petite phrase encore Les cancres se nourrissent de mots.

Sur la frustration du prof qui ne peut rien faire pour un élève et qui le regarde couler lentement Il n'y a pas plus prompt à vous engueuler qu'un professeur mécontent de lui-même. Attention les mômes, rasez les murs, votre prof s'est donné une mauvaise note, le premier responsable venu fera l'affaire! Qui n'a jamais hurlé sur des gamins agités sachant parfaitement que s'ils l'étaient, c'était parce que notre cours est pourri à souhait, ce jour-là?

Pourquoi les profs ne se sentent-ils pas prêts à affronter la réalité de leurs propres limites? Les profs ne sont pas préparés à la collision entre le savoir et l'ignorance, voilà tout!

Je ne vais pas vous citer tout le livre, à vous de le découvrir si ce n'est déjà fait, mais vous raconter comment je m'en suis servie en classe. Leçon de grammaire avec mes 4èmes. Passé simple. "Ah madame ça prend la tête, ça saoûle!!!". Au lieu comme d'habitude de soupirer parce que moi aussi je hais la grammaire, j'ai tenté de raisonner à la Pennac, j'ai écrit "ça prend la tête" et "ça saoûle" au tableau, et je leur ai demandé ce que cela pouvait bien signifier. A force de réflexion, nous avons trouvé que ça donne mal à la tête, ça étourdit, ça embrouille les idées. C'est là que Sofia, la tire-au-flanc de service, a crié "ça craint"!!! Nous y voilà. Verbe craindre. Pénible, d'ailleurs, au passé simple. La peur. Peur d'avoir mal à la tête, peur de s'embrouiller, peur tout court. Eux comme moi étions étonnés. Eux parce que en creusant un peu ils ont découvert que sous leurs expressions toutes faites, il y avait un sens. Moi de sentir que, comme le dit Pennac, leur refus d'apprendre vient certainement de la peur de mal faire. Plutôt que de travailler et de se planter, on ne travaille pas, comme ça on sait au moins ce qui nous attend.

Nous les avons démontés, ces verbes au passé simple. Comme de la mécanique. Miss Sofia pour la première fois avait l'air concernée, et d'ailleurs, pour une fois, moi aussi je me suis éclatée en faisant de la grammaire avec eux. Au contrôle, ils s'en sont presque tous tirés de manière honorable. Pas de zéro. D'ailleurs, toujours dans ma phase Pennac, je leur ai interdit le mot "nul". Ils ne sont pas nuls. Nul, c'est zéro. Et personne n'est un zéro. Ils se sont pris au jeu "Md'ame, je suis nul en dictée...enfin, pas nul, hein, j'ai des problèmes en dictée!"

Je sais que ça ne suffit pas, je suis encore bien jeune dans le métier et je ne prétends pas pouvoir appliquer ça tout le temps, mais comme je le disais dans un post précédent, chaque petite victoire dans notre métier est peut-être le plus beau des plaisirs, et compense tant de défaites. Et pour ça, M'sieur Pennac au doux sourire, j'vous dis merci.

Posté par sifi à 17:42 - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



« Accueil  1