La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

10 décembre 2007

C'est bon!

Dans mon étude bien entamée du langage collégien, ici et ici je n'ai encore que trop peu évoqué cette expression qui a le don de m'énerver entre toutes, "c'est bon". On pourrait penser que l'on parle de gâteaux au chocolat, ou mieux encore, de mon cours "c'est boooon madame d'écouter parler de littérature, cela nous enrichit l'esprit et nous nourrit l'âme..." (oui, je sais, je crois encore au père noël, mais c'est la période des miracles, non?). On pourrait penser qu'il s'agit de leurs premiers émois amoureux ou de leur bonheur devant une bonne note.

Mais curieusement, cette expression à mon grand dam de plus en plus usitée a plutôt un contexte négatif. En fait, elle sert à se dédouaner de tout. Elle pourrait signifier "oui c'est bon, j'ai compris", mais je crois qu'elle a plutôt comme sens "va te faire f.... conn..... tu faiches". En gros, lorsque nous faisons une remarque déplaisante à l'une de nos ouailles, nous sommes récompensés par un "ouaiiiiis c'est bon" bien senti. En gros, cause toujours tu m'intéresses.  Ainsi, lorsque je dis à un fort bruyant élève "tais-toi, dernier avertissement", j'ai droit à un "c'est boooon (soupir)" avant poursuite des discussions. "Très bien, donne-moi ton carnet alors!" "Non, non m'dam, c'est bon j'vous dis!".  Hé ben si mon coco.

Cette expression me rend hystérique, puisque c'est justement parce que ce n'est PAS  bon que le contrevenant est interpellé. Du coup j'ai attrapé la fâcheuse manie de leur répondre "justement, non , ce n'est pas bon!!" ce qui a le don de les rendre perplexes. Ils viennent de me dire que c'est bon, je suis pardonnée de mon intervention dans leurs affaires, ils ont entendu mes doléances et en tiendront peut-être compte dans une autre vie, et non, je n'accepte pas leur pardon? Mais quel manque de respect élémentaire! La surprise leur coupe la chique et je suis tranquille pour un moment.

Il y a pourtant des gens particulièrement durs à cuire, surtout de jeunes adolescentes qui passent leur cours à débattre dans le pire langage SMS sur de micros bouts de papier du charme de quelques boutonneux environnants "oué jvé doné 1 rankar a tof lé tro bo smek". Elles se passent tranquillement les ciseaux pendant qu'on écrit le cours et le tipp-ex pendant qu'on lit le livre de lecture. Quand cela ne suffit pas elles commentent à l'oral, après tout, c'est fatiguant d'écrire, c'est bon, hein. Lorsque je me permets d'intervenir dans leurs petites affaires, ces demoiselles sont déjà grandement outrées "c'est bon, c'est boooon" (mais qu'est-ce qu'elle me veut celle-là? J'allais justement dire à Kévin qu'il est aussi beau que Mathieu de la Starac!... quoi exercice? noter le cours? c'est boooooon j'prends une feuille...). Mais si j'insiste vraiment, si je demande qu'en plus de prendre une feuille elles notent le cours/fassent l'exercice (quoi, faut copier les phrases???? elle est folle celle-là!), j'ai droit au grand jeu: "c'est bon" excédé, soupir à décoiffer ses voisins, levage des yeux au ciel pour invoquer le dieu des beaux mecs d'intervenir en leur faveur. Parfois même ça secoue la tête en signe de dénégation, vraiment, cette prof elle exagère, y'a des trucs teeeeellement plus importants que bosser, elle y pige queud, j'y tiens moi à être un jour mère-au-foyer-5-gosses-RMI-mec-en-taule, pourquoi elle essaye de me sortir de là?

Alors c'est bon, hein, parfois, moi j'abandonne, ces pauvres petites, je les gêne tellement... en espérant qu'avant que ce ne soit vraiment plus bon pour elles, un quelconque signal d'alarme sonne dans leur cerveau.

Posté par sifi à 22:26 - Permalien [#]