La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

01 décembre 2007

MONSIEUR Pennac

Je parle rarement de lecture et d'écrivains, mais l'un de mes préférés, pas très original me direz-vous, tout le monde l'aime, est Daniel Pennac. Parce que derrière son sourire d'éternel gamin malicieux, se cache celui qui a tout compris. Il y a l'amour des mots, l'amour de son métier, l'amour des gamins, l'amour des gens tout court. Il y a eu "comme un roman", le livre qui vous fait rêver à la lecture, qui vous autorise à regarder la fin (ouf!  enfin quelqu'un qui ose avouer pratiquer le même petit plaisir que tant d'autres personnes, à commencer par moi.) Maintenant il a reçu le prix Renaudot, comme mon autre auteur préféré, Georges Perec. Perec et Pennac, deux magiciens des mots, qui savent transformer la lecture en un art jubilatoire.  Ils ont bon goût, au Renaudot. Chagrin d'Ecole, dans la même veine que Comme un roman  a été écrit par le cancre repenti qu'il est, et encore, manifestement,  pas si repenti que ça!!

Je ne saurai dire, derrière chaque mot on sent l'amour du cancre pour ce qu'il a été, l'amour d'écrire, l'amour de ces mouflets paumés, et, chose encore plus magique, il nous a permis à nous d'éprouver de la tendresse pour nos propres cancres... Morceaux choisis, parce que moi qui n'écris pas dans les livres habituellement j'ai ressenti le besoin de souligner plein de passages.

"Connaîssez-vous le seul moyen de faire rire le bon Dieu?

Hésitation à l'autre bout du fil.

-Racontez-lui vos projets."

En d'autres termes, pas d'affolement, rien ne se passe comme prévu, c'est la seule chose que nous apprend le futur en devenant du passé.

Ca fait du bien d'entendre ça, non? Et pas seulement sur un plan scolaire, mais avec quelques propos simples, tout est remis à sa place. Nous avons tendance à croire que le destin des élèves qui ne fichent rien en classe est raté d'avance, mais qu'en savons-nous? Combien de grands hommes ont-ils été des cancres et ont-ils fait le désespoir de leurs professeurs?

Sa définition du mauvais élève est elle aussi très jolie: C'est un oignon qui entre en classe: quelques couches de chagrin, de peur, d'inquiétude, de rancoeur, de colère, d'envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné [..]mais un seul regard suffit souvent, une parole bienveillante, un mot d'adulte confiant, clair et stable, pour dissoudre ces chagrins, alléger ces esprits, les installer dans un présent rigoureusement indicatif.

Petite phrase encore Les cancres se nourrissent de mots.

Sur la frustration du prof qui ne peut rien faire pour un élève et qui le regarde couler lentement Il n'y a pas plus prompt à vous engueuler qu'un professeur mécontent de lui-même. Attention les mômes, rasez les murs, votre prof s'est donné une mauvaise note, le premier responsable venu fera l'affaire! Qui n'a jamais hurlé sur des gamins agités sachant parfaitement que s'ils l'étaient, c'était parce que notre cours est pourri à souhait, ce jour-là?

Pourquoi les profs ne se sentent-ils pas prêts à affronter la réalité de leurs propres limites? Les profs ne sont pas préparés à la collision entre le savoir et l'ignorance, voilà tout!

Je ne vais pas vous citer tout le livre, à vous de le découvrir si ce n'est déjà fait, mais vous raconter comment je m'en suis servie en classe. Leçon de grammaire avec mes 4èmes. Passé simple. "Ah madame ça prend la tête, ça saoûle!!!". Au lieu comme d'habitude de soupirer parce que moi aussi je hais la grammaire, j'ai tenté de raisonner à la Pennac, j'ai écrit "ça prend la tête" et "ça saoûle" au tableau, et je leur ai demandé ce que cela pouvait bien signifier. A force de réflexion, nous avons trouvé que ça donne mal à la tête, ça étourdit, ça embrouille les idées. C'est là que Sofia, la tire-au-flanc de service, a crié "ça craint"!!! Nous y voilà. Verbe craindre. Pénible, d'ailleurs, au passé simple. La peur. Peur d'avoir mal à la tête, peur de s'embrouiller, peur tout court. Eux comme moi étions étonnés. Eux parce que en creusant un peu ils ont découvert que sous leurs expressions toutes faites, il y avait un sens. Moi de sentir que, comme le dit Pennac, leur refus d'apprendre vient certainement de la peur de mal faire. Plutôt que de travailler et de se planter, on ne travaille pas, comme ça on sait au moins ce qui nous attend.

Nous les avons démontés, ces verbes au passé simple. Comme de la mécanique. Miss Sofia pour la première fois avait l'air concernée, et d'ailleurs, pour une fois, moi aussi je me suis éclatée en faisant de la grammaire avec eux. Au contrôle, ils s'en sont presque tous tirés de manière honorable. Pas de zéro. D'ailleurs, toujours dans ma phase Pennac, je leur ai interdit le mot "nul". Ils ne sont pas nuls. Nul, c'est zéro. Et personne n'est un zéro. Ils se sont pris au jeu "Md'ame, je suis nul en dictée...enfin, pas nul, hein, j'ai des problèmes en dictée!"

Je sais que ça ne suffit pas, je suis encore bien jeune dans le métier et je ne prétends pas pouvoir appliquer ça tout le temps, mais comme je le disais dans un post précédent, chaque petite victoire dans notre métier est peut-être le plus beau des plaisirs, et compense tant de défaites. Et pour ça, M'sieur Pennac au doux sourire, j'vous dis merci.

Posté par sifi à 17:42 - Permalien [#]