La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

12 novembre 2007

Dracula est un Pokémon

Les profs aiment se plaindre. Moi sans aucun doute autant que les autres. Peut-être pas plus, je ne me plains pas toujours des mêmes choses que les autres, je ne suis pas une gréviste forcenée ou une râleuse professionnelle, mais il faut bien l'admettre, je suis atteinte de ce syndrôme de l'enseignant qui nous pousse, quelque fois à juste titre (tout de même!) à nous plaindre énergiquement. De la vie, de nos élèves, de nos conditions de travail. Il y a sur ce blog de grands moments de découragement.

Ce soir pourtant, j'ai envie de parler des grands moments de bonheur qui font qu'à mon sens ce métier est sans doute le plus chouette du monde. Ce post sera sans doute moins drôle que les autres, curieusement, c'est plutôt le découragement qui fait rire (c'était la minute philosophique, désolée, ça ne se reproduira plus). Pourquoi est-ce le plus beau du monde? Parce que. Pas à cause des vacances, pas à cause des horaires ma foi bien agréables quand on a une Titefille de 15 mois qui a besoin de sa maman. Surtout, c'est un métier où on ne s'ennuie jamais. On ne connaît pas la routine, notre imagination est sans cesse sollicitée pour attirer leur attention, les faire réagir, les faire rire (j'adore les faire rire), rire avec eux (ça aussi j'adore). Bien sûr, il y a des classes où rien n'est possible, où tous les efforts n'ont droit qu'à des rictus méprisants, mais quand ils nous laissent un poil de marge, quand ils ont encore une once de curiosité ou de spontanéité, qu'est-ce qu'il est chouette ce boulot!

C'est un métier qui permet le débat, qui permet l'imagination... Je transforme régulièrement des points de grammaire totalement crétins à mon sens en trucs rigolos, des énoncés ancrés en poissons rouges et des énoncés coupés en rats. Je transforme des énoncés en leur mettant des pattes, pour leur permettre de sortir ou d'entrer dans leur "maison"', leur situation d'énonciation. Je fais des concours de conjugaison, où le premier gagne un petit gâteau... Qui peut dire avoir un métier aussi créatif que le nôtre?

On les aime ou on ne les aime pas, on essaye de les sauver, on y parvient une fois sur dix, on peut vivre une heure de cours dans des abîmes de désespoir à voir qu'on n'arrive pas à les toucher, et l'heure suivante monter sur un petit nuage en voyant que ça y est, ils ont compris! Au fond, on ne peut pas être indifférent, car on travaille sur l'une des plus belles matières qui soient, au fond on est vernis: l'humain, l'affectif.

Aujourd'hui était une de ces journées de grâce, une journée où Dracula se transforme en Pokémon et où l'on rit d'un bon rire franc avec celui qui vient de le dire, parce qu'au fond il a tout compris, oui, Dracula a des pouvoirs, et il peut se transformer, alors OUI, toi qui a trois de moyenne habituellement, tu as lu le livre, tu as aimé et tu as réfléchi, et même si certains trouveraient barbare de faire de Dracula un Pokémon, ben moi j'adore parce que ça prouve que tu as tout pigé à ce que je cherchais à te faire comprendre.

J'ai aussi reçu la visite d'anciennes troisièmes qui sont venues me dire qu'elles aimaient mes cours, et que je leur ai apporté des choses, qu'elles me regrettent. J'ai reçu une carte d'une élève gravement dyslexique que j'ai aidée, avec d'autres collègues, à construire un dossier solide pour aller étudier les métiers de la mode à Marseille, et qui nous remercie, nous ses profs (mon nom figure sur la carte avec trois autres) de l'avoir aidée à réaliser son rêve.  Je n'en tire pas une fierté quant à moi, on a juste aidé son potentiel à s'exprimer, mais parfois, ça fait du bien de voir que pour quelques élèves on peut faire quelque chose, les aider à croire en eux.

Pour finir la journée, un moment idylliquement bruyant avec mes troisièmes Love à organiser en débat le procès de la Vénus d'Ille de Mérimée, à savoir si la Vénus est coupable du meurtre. Après des débuts timides, les yeux sont devenus étincelants, les débats houleux, les arguments acérés... tout ça sans même se rendre compte qu'ils s'énervaient sur un classique de la littérature, "truc chiant" par excellence! La foule en délire applaudissait les joutes verbales, feuilletait fébrilement son livre à la recherche d'indices nouveaux pour alimenter le débat, et j'ai même remarqué le cancre de service commencer discrètement à lire la nouvelle!

Tout ça pour dire, ce post n'est pas drôle, certes, mais j'aime mon métier et souvent quand je suis fatiguée, ou désespérée, que j'ai l'impression que tout ce que je fais ne mène à rien, je repense  à ces moments précieux, à ces éclats de rires communs, à ces leçons de grammaire qui deviennent jeux, et je me dis que ça vaut la peine, ce boulot, quand même...

Posté par sifi à 19:45 - Permalien [#]