La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

26 juin 2007

Découverte historique

Aujourd'hui, c'était correction de brevet. Parce que non contents de me mettre de secrétariat d'examen, de continuer les cours pour les sixièmes jusqu'à vendredi, de nous coller une journée de réunion entière le 3 et de nous faire revenir le 4 sous prétexte de ranger des salles déjà rangées, on m'a mise de correction brevet. 15 euros la journée, c'est cool, je vais pouvoir inviter mon mâle au cinéma... m'acheter une semelle de chaussure ou un demi t-shirt... Me payer un Macdalle. Oublions le fait que normalement c'est une journée non travaillée pour moi et que 15 euros de dédommagement, on va dire que c'est...comment dirai-je...un peu comme si notre président de la république roulait dans ma vieille clio qui grince de partout.

Si on tient compte du fait que j'ai corrigé 5 heures d'affilée et que les 5 minutes de pause-pipi sont gracieusement offertes pas notre sainte mère l'Education Nationale, ça fait 3 euros de l'heure. Une aller retour en tram, une un demi paquet de lessive discount, trois préservatifs aux fruits (comment je le sais? haha...). Mais surtout, ce moment fut inoubliable car j'ai obtenu 32 copies rares, quelque chose que de ma courte carrière je n'ai encore jamais vu, et ces 32 copies m'ont illuminée d'une révélation digne de l'apparition de la vierge à Bernadette (pas Chirac), vraiment, ça tenait du miracle, de l'orgasme intellectuel (bah oui on parle de vierge, je ne vais pas tomber dans des considérations purement terrestres, hein)... j'ai obtenu des copies de l'établissement épiscopal privé du coin. Comprendre Elite Demandée. Racaille Refusée. Et encore, entrent dans la catégorie "racaille" de chez eux des élèves qui chez nous se voient remettre une médaille d'honneur. Non que je cautionne ce genre d'élitisme, mais j'ai reçu entre mes tremblantes menottes ces copies lourdes de savoir non sans une certaine curiosité.

Là, j'ai découvert un monde insoupçonné. Un monde où les copies sont propres, les écritures agréables, les fautes d'orthographe rares et situées essentiellement sur des mots tels que "luminescence" ou "procrastination" (oui, bon, je ne l'ai pas vu ce mot-là, mais presque). Un monde dans lequel les élèves écrivent bien "savaient" et non "s'avaient". Mais surtout, j'ai découvert qu'il existe des gens de 14 ou 15 ans qui ont du VOCABULAIRE. Hallucinant. Ainsi, l'aubergiste qui a si lâchement chassé ce pauvre bougre de Jean Valjean, en rentrant chez sa charmante épouse Ismène (ouah! Lu et retenu Antigone!), enlève son "feutre" et non sa reproduction de casquette lacoste achetée 3 euros (décidément) au marché. On y trouve des copies dans lesquelles ledit aubergiste termine sa soirée devant "le feu mourant d'une pâle lueur dans l'âtre" et non devant le dernier film porno. Comble du comble, j'ai même eu droit à un aubergiste d'humeur JOUASSE, mot qui était bien enfoui dans ma mémoire et dont ma foi je ne me sers pas au quotidien!

Je me suis sentie comme un énarque dans une tour HLM, mais en sens inverse. Comme un cochon dans l'uniforme de l'académie française, comme la fée carabosse dans les bras du prince charmant, comme projetée sur une île déserte et silencieuse, les eaux turquoises du lagon clapotant entre mes orteils. Vraiment. Il existe encore des élèves capables d'avoir 37 sur 40. Des paquets de copies dont la majorité des élèves ont la moyenne et seuls deux ou trois échouent lamentablement. Alors que je suis habituée à l'inverse. Oh, bien sûr, tous ne sont pas merveilleux, histoire de vous remettre les pieds sur terre, mais la proportion reste minime.

Alors cher collègue, ceci est un message d'espoir, tous nos élèves ne sont pas totalement crétins, tous nos élèves ne sont pas voués à ne rien faire de leur vie à part profiter des allocs ou se faire mettre enceinte à 16 ans pour se retrouver à 20 ans avec 4 mômes tous de pères différents. Tout n'est pas perdu, si ce n'est cette fâcheuse tendance à ce que tous les bons élèves se retrouvent dans le privé, au lieu de tirer vers le haut des classes toujours aussi faibles. Mais l'espoir est permis, c'est un truc que j'avais complètement oublié... une vraie redécouverte aujourd'hui.

Posté par sifi à 19:55 - Permalien [#]