La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

16 mai 2007

De l'évaluation des profs

D'aucuns vont croire que je vais parler ici de ma récente inspection, chose que je ferai certes bientôt, mais point dans ce message précis. Parce que ceux qui évaluent les professeurs actuellement, ce ne sont plus les inspecteurs. Ni les chefs d'établissement. Ni les parents (au secours, surtout pas!). Non. Ceux qui savent nous évaluer avec justesse et compétence, qui connaissent parfaitement les devoirs des professeurs (un peu moins les droits, quand même), qui ont (ou pensent avoir) droit de vie ou de mort sur nos carrières, eh bien, ce sont nos ELEVES.

Je ne sais pas si vous, chers collègues lecteurs, avez constaté ce changement chez nos élèves qui les pousse à s'offusquer violemment lorsque nous commettons un impair, histoire de nous faire sentir que hé, ho, bon, vous poussez un peu, là!

Ca a commencé au premier trimestre, avec mes troisièmes terribles. Selon le rituel immuable, on demande aux délégués s'ils ont quelque chose à dire, ce qui généralement produit une bafouille maladroite sur en gros "on bavarde trop, on travaille pas assez, mais en fait on s'en fout". Si ce n'est que là, les délégués ont entamé une liste très précise des défauts des professeurs "la prof de maths, c'est le bronx dans son cours (la faute à la prof, évidemment!), la prof de français elle cible les élèves, la prof d'allemand elle pue du bec...". Ah. Très bien. Donc je cible mes élèves. J'ai tenté de discuter avec eux puisque problème il semblait y avoir, j'ai appris qu'en fait il semblerait que j'ai des chouchous et des martyrs. Zut alors, moi qui croyais que le verbe "cibler" signifiait que je pourrais les viser avec des fléchettes, en admettant que je sache viser, ce qui n'est pas gagné d'avance!  J'ai eu beau tenter de leur expliquer que je ne "cible" personne puisque franchement je ne peux en sacquer aucun dans cette classe, je ne peux donc pas faire de favoritisme, ben non, évaluation négative au premier trimestre, bouh, peux mieux faire, vilaine prof!

Plus tard dans l'année, lorsque, désespérée par cette même classe, j'ai tenté un dialogue du type "mais qu'est-ce qui fait que l'ambiance soit aussi minable dans la classe?", je me suis entendu dire que c'était de MA faute. Une jeune fille fort énervée m'a fait comprendre que je ne savais pas les tenir (?) que c'était mon travail de les forcer à bosser, que c'était mon boulot de les empêcher de faire du bruit, et qu'en gros, je suis une prof minable qui ne sait même pas comment transformer une classe de fumistes, tire au flanc, grossiers mâchouilleurs de chewing gums, bavards invétérés, champions du monde de lancer de stylos sur le seul copain qui bosse, en une classe d'élite nationale, l'avenir de leur pays, futurs énarques candidats à la présidentielle 2032. Honte sur moi. Haro sur ma personne. Heureusement qu'elle était là pour me mettre les points sur les i, je la remercie encore aujourd'hui. Malheureusement, comme je suis bornée, la demoiselle outrée a fini dans le bureau de la cpe qui lui a aimablement rappelé que lorsqu'elle aurait le même niveau d'étude que moi elle serait peut-être à même de l'ouvrir. Comme quoi je suis effectivement un monstre et un dictateur (pas assez semble-t-il, puisque je ne sais pas les tenir!).

Récemment encore, toujours dans la même classe, alors que je leur annonçai le retard abracadabrantesque dans leur programme, un jeune homme fort bien intentionné me répondit "bah oui, vous vous arrêtez tout le temps, c'est de votre faute!". Honte sur moi! La prochaine fois j'apporterai un porte voix, juré pour qu'ils n'aient surtout pas l'impression d'être interrompus dans leurs bavardages!

Apothéose aujourd'hui lorsque j'ai osé, je dis bien osé séparer un jeune couple d'amoureux qui se pelotait tranquillement sous la table au point que ça allait finir en "Rocco Siffredi au collège". Mais qu'ai-je fait! La jeune pucelle outrée m'a hurlé que j'étais qu'une sale menteuse, que ça ne se faisait pas! Et le jeune homme a fort gracieusement rétorqué "ça me casse les c*uilles d'être ici!" avant de claquer délicatement la porte de ma salle. Evidemment, le coitus interruptus, ça laisse des traces, comment ai-je pu perturber leurs premiers (?) émois amoureux, alors que tous les magazines pour ados disent qu'ils faut laisser (les fesses) faire?

Voilà, je suis mal évaluée par mes élèves (de cette classe curieusement), sachez le, vous lisez le blog d'une personne qui ne sait pas comment faire des cours parfaits tout en laissant les élèves bavarder, copuler, lancer des objets divers, qui ne sait pas comment ne pas prendre de retard dans le programme tout en étant toujours calme, souriante, ne perturbant pas les élèves dans leur évolution psychique, sans jamais les agresser de quelque manière que ce soit. Fi de ma personne!

Je vais de ce pas envoyer une lettre à la célèbre chaine commençant par un M et finissant par un 6  pour leur demander de créer une émission de réalité où super prof, remplaçant de super Nanny, viendra expliquer à son pauvre collègue fracassé comment faire plaisir à ses élèves tout en les instruisant agréablement. Comme je vous comprends chers lecteurs, vous qui êtes des enseignants parfaits parfaitement évalués par leurs élèves, que vous fuyiez mon blog de toutes vos petites jambes. Un prof mal évalué par ses élèves, quelle honte!

Posté par sifi à 16:16 - Permalien [#]