La face cachée des profs!

La vie d'une prof dans un collège difficile

11 mai 2007

Brontosaure

J'ai environ 12 ans d'écart avec mes troisièmes. Je n'ai pas trente ans (hihi). Mais le décalage avec mes élèves est quelquefois si hénaurme (comme dirait l'autre) que je date de l'ère glaciaire. De l'ère où il était évident que lorsqu'on était absent ou que l'on notait mal ses devoirs, on téléphonait à un camarade pour rattraper, le professeur n'ayant pas à s'en soucier. Je date de la lointaine époque où lorsque le professeur demandait de se taire, on ne répondait pas "ouais, c'est bon! " d'un air outragé... Mieux encore, de l'ère pré-scolaire où "putain" appartenait au registre des "gros mots" proscrits par la société, où "coucher" signifiait dormir, sauf dans le cas très spécial des rares filles faciles... D'ailleurs ce mot n'était jamais prononcé sans les gloussements adaptés.

Je date de l'époque où "bonjour" et "au revoir" ne consituaient pas des efforts considérables et où la majorité des jeunes filles comme moi se couchaient à 9h du soir et n'avaient pas vu de film X à 13 ans.

Et non, je n'ai pas fait ma scolarité au couvent des petites soeurs des oiseaux, et non, ce n'était pas un collège privé. Et non, je n'étais pas plus ignorante que mes camarades de classe. C'était normal, c'est tout.

Ainsi il arrive assez régulièrement des petites phrases d'élèves qui me font comprendre que je suis irrémédiablement, définitivement et sans discussion possible une vieille peau. Quand, pour illustrer un cours sur les différentes formes de comique, je parle de Pierre Richard, et que je suis confrontée à un silence perplexe d'élèves qui ne comprennent pas si je cause le chinois mandchou ou l'afghan du nord, je prends conscience que je suis has been...

Désolée, je trouve que M. Pokora est tout sauf sexy et que musicalement ça vaut à peu près autant que quand moi je chante dans ma cuisine, c'est dire si ça fait pitié. Désolée, je ne trouve pas forcément seyants les pendentifs 50cts qui pendent autour de leur cou, sachant que vu leur poids et leur taille un coup de ce machin là suffirait à tuer un éléphanteau au sommet de sa forme. Dans mon jeune et antique temps, j'étais fan de gens comme Take That (NON, je ne renie rien, toi que j'entends rigoler!), j'étais comme eux finalement, une ado, sauf que mes idoles ne chantaient pas la destruction de la gent policière et prenaient une douche de temps à autre. Je ne leur reproche pas d'être ados, hein, je constate juste avec une certaine frayeur qu'en à peine dix ans durant lesquels je n'ai pas particulièrement eu l'impression d'être coupée du monde, il s'est passé l'équivalent d'un millénaire de vide sidéral. Quelque chose m'a échappé.

Ce qui m'a fait prendre conscience de ce décalage? Des petites remarques innocentes d'élèves sympas qui veulent lancer la conversation avec leur prof. Des remarques qui commencent le plus souvent par "De votre temps...". AU SECOURS!!! Il était quand mon temps? Il s'est fini quand? La ménopause intellectuelle me guette-t-elle, ça y est? En plus, derrière cette petite phrase assassine et somme toute innocente se cache en général une question fondamentale, importante, à laquel il est capital de répondre pour éclairer les jeunes esprits sur les temps anciens qui étaient les miens, l'époque des cols brodés et des collants à motifs (merci maman...). Donc dernièrement les phrases ont été "De votre temps, le Mc Do ça existait?" ce à quoi j'ai répondu (et je n'en suis pas peu fière), "Bien sûr, j'adorais les Big Mac au mammouth!".

L'autre petite remarque vient d'une conversation avec mes troisièmes sympas, qui admiraient mon savoir:

Clotaire (épaté): "'tin la prof elle sait trop trop de trucs (là chuis flattée)

Rufus (pince sans rire): - bah ouais, elle a son bac quand même! (héhé... et même un peu plus que le bac, hein!)

Clotaire (incrédule): -M'dame, ça existait, de vot'temps, le bac? (effondrement)

Moi (un peu secouée, là, quand même) : J'ai même obtenu la mention très bien à l'option chasse au brontausaure, avec ma massue!"

Au fond tout ceci est rigolo, et tant que j'arrive à me marrer avec eux, tout va bien. Mais la note moins drôle, c'est qu'avec la retraite à 65 ans, que va-t-il se passer quand j'aurai un demi siècle d'écart avec eux? Parlera-t-on la même langue? Aurons-nous le même humour, cet humour qui permet de faire passer bien des choses rébarbatives? Je ne sais pas. J'espère que d'ici là le lifting du cerveau aura été inventé.

Posté par sifi à 22:13 - Permalien [#]